Entretien avec Christophe Martin,

directeur du Festival Faits d’hiver et de micadanses – Paris

«  La danse pense avec le cœur. Pas besoin de comprendre, mais juste se laisser aller  »

 

Quelle est la spécificité de Faits d’hiver dans le paysage chorégraphique français ?

Je dirais d’abord que nous avons duré. Plus de vingt ans d’existence. C’est une source d’étonnement pour moi. A chaque fois, j’ai presque un doute lorsque je lis le numéro de l’édition qui vient. Ensuite, je crois que mon aspect gourmand réfléchi, c’est-à-dire curieux et peu sensible à l’aspect mode, permet de rencontrer de nombreuses formes et esthétiques de danses, ce qui caractérise bien la danse contemporaine française. Je suis très attaché à l’écriture chorégraphique, à la cohérence du projet artistique. Je suis également fidèle, et peux soutenir plusieurs fois un artiste. Enfin, j’aime les vieux chorégraphes, les interprètes âgés, comme les jeunes d’ailleurs. Je peine à comprendre cette guerre des générations larvées qui mine le milieu chorégraphique. Je le dis souvent : nous avons besoin de tous ! Et encore enfin, l’itinérance, qui est une sorte d’exercice d’humilité salvateur. Et l’accueil de projets danse et handicap ! Le développement du festival a enrichi les manières de le nourrir et de le concevoir.

 

Faits d’hiver s’est beaucoup développé depuis sa création. Quelle est aujourd’hui son assise territoriale et ses publics ?

Nous avons franchi le Rubicon… C’est-à-dire que nous avons entamé très nettement un développement dans la petite ceinture et donc franchi le fameux périphérique. L’assise territoriale est bien entendu aussi parisienne, historiquement, et dans la diversité des lieux que nous avons rencontrés. Le festival invite des lieux aux typologies très différentes, configuration scénique, jauge, situation géographique. Ce qui sous-entend également des publics très divers en plus des passionnés qui vont où la danse va. Cependant, et c’est un enjeu, nous remarquons la présence de plus en plus nette d’un public qui n’est pas spécialisé et qui se déplace par curiosité. Oui, le rêve, c’est la danse contemporaine pour tous.

 

La programmation de cette 23ème édition, en 3 mots ?

Formidable, exceptionnelle, savoureuse ! Non, sérieusement, je ne sais pas. Ce n’est qu’à la fin du festival que je perçois, après avoir assisté à tous les spectacles, ce qui se jouait dans ce regroupement très dense.

 

Peut-on dire que Faits d’hiver est un festival de créations ?

Tout à fait. Au fur et à mesure de son développement, l’enjeu d’un rendez-vous de nouveautés s’est imposé en réponse au besoin des compagnies. Elles ont repéré que Faits d’hiver était idéalement placé en début d’année et donc que les créations pouvaient être programmées la saison suivante. De plus, parisien, le festival accueille de nombreux programmateurs, institutions et journalistes à chaque édition. Enfin, nous avons entamé depuis six ans un effort très notable de coproductions, associés à des résidences.

 

Comment s’élabore la programmation avec les lieux partenaires ?

Nous sommes en discussion. Je ne tente jamais d’imposer un projet. Nous échangeons et souvent le choix s’impose de lui-même. Il faut être aussi patient, entendre la spécificité de chaque lieu. C’est un beau défi nécessaire d’être l’hôte d’un théâtre.

 

Comment s’est déroulée l’organisation de cette édition dans ce contexte particulier ?

Comme souvent la programmation se décide une année à l’avance voire plus; fin 2019 et au début 2020, tout allait bien… Tous les partenaires du festival sont convaincus que nous devons faire notre travail, et s’adapter au mieux. Pas de recul ni d’abandon. Toujours de l’envie et de la ténacité. Nous mesurerons réellement plus tard ce que représente cette année compliquée. Sans doute 2021 sera encore plus difficile et les situations très différentes selon les compagnies, les régions etc. Nous subissons comme le reste de la société française. Pour l’instant, nous ployons mais ne rompons pas.

 

Votre coup de cœur chorégraphique pour 2022 ?

Je ne désire pas donner un nom en particulier… J’ai déjà plusieurs projets qui me semblent tout à fait passionnants ! Et nous aurons de nouveaux partenaires de diffusion. Et d’ici la 24e édition, le chemin est long, tortueux et plein de surprises.

 

Que diriez-vous au public pour lui donner envie de venir voir de la danse ?

Que la danse pense avec le cœur. Pas besoin de comprendre, mais juste se laisser aller.

 

Vous dirigez également micadanses, un lieu de formation et de création en danse dans le Marais. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur cette structure et sur ses liens avec Faits d’hiver ?

Les cinq studios de micadanses, au cœur de Paris, sont de véritables poumons de la création chorégraphique, de la pédagogie et de la joie de danser. C’est un lieu pensé comme un creuset des esthétiques de la danse, qui reçoit des personnes de tous niveaux. Nous proposons des résidences professionnelles, bien sûr, un festival pour les résidents justement, Bien fait !, un rendez-vous pédagogique en juin, Fait maison. Et chaque jour, des centaines de danseurs viennent rue Geoffroy l’Asnier. Le projet est aussi bâti sur deux particularités : l’accompagnement de projets danse et handicap, et l’édition puisque nous avons sorti huit livres et qu’une nouvelle collection est en préparation pour l’automne 2021. Il me semble nécessaire de concevoir la danse dans son ensemble, du chorégraphique pur au développement personnel par la danse, de la danse africaine à l’écriture Laban, de la danse baroque aux cours gaga, de la répétition en danse contemporaine à l’atelier avec le lycée Charlemagne, notre voisin… micadanses est un formidable producteur d’énergie, de créations. La liaison avec Faits d’hiver se réalise bien entendu via les résidences et les coproductions, par les publics, mais aussi de manière plus souterraine, telle une sorte d’osmose danse qui irriguerait un terreau commun, une passion commune, et une bienveillance respectueuse.